Pardonne moi, mon aîné que j’aime tant.


C’est toi qui m’a faite mère, mais pas seulement, c’est toi qui m’a faite femme. Et souvent, j’ai honte devant toi, je baisse les yeux, je courbe la tête, pourquoi je crie avec toi? Toi, qui m’a tant donné, toi qui m’a grandi. C’est toi qui a donné un sens nouveau à ma vie, une impulsion, cette envie.

Par ton arrivée dans mon ventre, par ta naissance, ta si terrible naissance. Cette naissance… qui a été la mienne. Et dont je me sens coupable aujourd’hui. Parfois même coupable d’avoir si bien accouché pour ton frère et ta soeur. J’ai souvent honte, et je me dis : « pourquoi ne t’ai-je pas donné un meilleur départ dans cette vie? »

Mais sache une chose, Abd Allah, ce qui s’est passé ce 22 Avril 2006 au matin, fût un tournant décisif. Et aujourd’hui, je sais que si tu connais tellement de choses sur le monde de la naissance, ce n’est pas anodin…

Ta naissance, je l’ai relaté deux fois par écrit, tu sais. L’écrit me sert beaucoup pour évacuer. J’en ai besoin, c’est quelque chose de quasiment vitale pour moi… Ecrire.

J’ai donc écrit deux fois ta naissance. Une première fois très simplement. Tellement simplement, que je ne m’en souviens même plus… D’ailleurs, cet écrit était sur mon tout premier blog, qui a été effacé par le site du blog… M’enfin, il ne valait pas grand chose.

Le deuxième écrit circule encore. Je l’ai écris 18 mois après ta naissance, sous forme de mail à ta grand-mère, puis j’ai pensé le publier comme témoignage. Je l’ai écris sous la colère. Je ne sais plus le lire. Je ne veux plus le lire, car trop d’émotions y sont encore dedans, je n’avais pas pris le recul nécessaire pour l’écrire. J’ai été en colère, et j’ai épanché ma soif par mes mots.

Aujourd’hui, j’aimerai te l’écrire à toi, comme je pourrai te la raconter. 5 ans et demi et 2 autres naissances plus tard… J’ai pris du recul, j’y vois un peu mieux. Tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Ni bleu, ni rose.

Je me souviens encore du jour où nous nous sommes dit, ton père et moi : « un bébé pour nous ». On venait de voir un tout petit bébé d’une semaine, et ça a été une révélation. Le mois d’après, je le sentais : tu t’étais déjà installé. J’en étais sûre avant même les premiers symptômes, puis les symptômes sont arrivés et ont confirmé… Et moi, avec ma tête brûlée, je suis allée voir « les médecins ».

Tout simplement parce que j’ai toujours cru que c’était comme ça qu’il faille faire, qu’on ne pouvait pas faire autrement. Alors, je me suis laissée faire, avec un arrière goût de dégoût dans la bouche. J’ai vu ton coeur battre à une échographie, mais une échographie si humiliante que j’avais juste envie de pleurer… Moi, je savais que tu étais au fond de moi, tu me l’avais dit au creux de mon oreille, je n’avais pas besoin de machine qui me confirme quoique ce soit.

Je m’étais quand même un peu rebellée… Je n’étais plus allée voir personne pendant quelques mois, le temps de digérer tout ça, et j’ai pris le temps de t’apprendre. Ta grand-mère me parlait souvent d’aller faire des prises de sang… Je n’en voyais pas l’utilité. Finalement, j’ai cédé, j’en ai fait une seule. Puis au 7e mois, tu as dû donner un petit coup de pied, comme tu me l’as dit il n’y a pas si longtemps, et la poche dans laquelle tu étais avec le liquide, s’est un peu cassée. Le liquide coulait en petite quantité, j’étais un peu inquiète, il fallait que je consulte une autre médecin. Je ne voulais pas retourner voir la première. J’en ai trouvé une autre, un peu plus douce, un peu plus à l’écoute qui m’a rassuré et m’a juste dit de bien boire, qu’il n’y aurait pas de soucis.

Avec ton papa, nous avons pu continuer à te rêver, à t’imaginer, à te fantasmer, à t’attendre.

Je me souviens que je m’imaginais te dire : « Abd Allah, viens voir, mon coeur… » Je t’imaginais déjà très grand. Grand comme tu l’es maintenant. 5 ans et demi, MASH’ALLAH!!

Puis un matin, j’ai ressenti quelques douleurs dans mon ventre. Oh, j’étais trop contente et trop impatiente. Et puis je ne savais pas comment ça faisait mal. Et puis, de toutes façons, je ne voulais pas trop savoir. Je me suis précipitée un peu trop rapidement à l’hôpital. Mais là, tout a basculé. Parce que même si je pensais qu’une fois là-bas, ça veut dire que je ressortirai avec mon bébé, je ne savais pas par quoi j’allais passer… sans ton père qui n’avait pas le droit d’être là pour ton arrivée.

Ni même être là pour me soutenir en t’attendant. Ton père est rentré, et je suis restée.

Tu n’es pas né à la maison comme ton frère et ta soeur. Mais tu sais, ils te doivent leur naissance. Disons que c’est grâce à ta naissance si j’ai parcourus tout ce chemin. J’aimerai que tu me pardonnes, car je me rends compte que je suis un peu fautive… On peut trouver quinze mille excuses. J’étais jeune, j’y connaissais rien, personne ne m’avait rien dit. Je ne savais pas. Je savais juste que je devais accoucher pour que tu arrives.

Je ne savais pas que dans cet hôpital, il n’y a pas de sourires sur le visage des sage-femmes, je ne savais pas que les sage-femmes travaillaient comme des techniciennes, je ne savais pas que là-bas je n’étais pas une future mère. Je ne savais pas que j’allais avoir mal, plus que les contractions elles-mêmes.

Mais j’aurai pû le savoir! J’aurai pû me renseigner, mais où, comment? Alors qu’autour de moi, toutes les femmes ont toujours accouché à l’hôpital. Je ne savais qu’une chose, qui m’a été bien inutile : que je ne voulais pas de péridurale… Mais dans cet hôpital, il n’y avait pas de péridural, de toutes façons.

Dans cette boucherie, on accouche les femmes, et on se tait. On leur donne leur bébé et on les renvoit chez elles.

J’ai eu peur pour toi, parce que parait-il que tu es resté coincé. Mais je ne savais pas, moi, qu’en étant couchée sur le dos, tu pouvais te coincer… Je n’avais pas la présence d’esprit non plus de réfléchir à ce problème de logique… Tu es né. Déclenché, parce que j’étais trop pressée, mais je n’avais rien dit. J’avais juste dit à cette obstétricienne que j’étais déçue que je n’allais pas accoucher aujourd’hui, après qu’elle ait vérifié ton bon état général… Elle m’a fait très mal et m’a dit : « ne pleurez plus, vous allez accoucher aujourd’hui… »

On t’a forcé à venir au monde, je ne cherchais que du soutien pour m’aider à patienter les derniers jours. Je ne cherchais pas à te faire venir de force. Tu es né. Je n’ai jamais sû si tu avais eu le cordon autour du cou ou si c’est la pièce qui était mal chauffée, car tu étais tout bleu. Et je ne te voyais même pas. Je ne te voyais pas bien. Mais tu étais sur mon ventre, tu étais là, et puis, quelques instants plus tard, je te revois sur moi, mais habillé. Je ne saurais jamais si tu as été lavé dans cet hôpital glauque. Je ne l’espère pas. Les moments suivants, ton père te découvre, il sourit, n’a pas le temps de te voir. J’ai mal au ventre, j’ai envie de pleurer. Tu es là, mais je veux être chez moi. Je suis mal à l’aise, y a du monde partout, je ne peux pas enlever mon foulard, ni même t’allaiter à l’aise… 24h après, je rentre chez nous. Tu es avec nous, comme si tu as toujours été là, comme si ta place était là depuis toute notre vie entre ton père et moi…

Aujourd’hui, 5 ans et demi après, je m’en veux. J’aurai voulu t’avoir donné naissance dans l’intimité de ma maison, avec ton père pour m’épauler. J’aurai voulu qu’il soit là le premier, pouvoir faire l’adhan et l’iqamah dès tes premières minutes de vie. J’aurai voulu t’épargner leur soins et leur tuyaux. J’aurai voulu que les premières mains qui te touchent soient celles de tes parents.

Abd Allah, comprends bien que ce qui s’est passé est en dehors de ma volonté. Je ne savais pas tout ce qui s’est passé. Tu es ma force, mon guide. Tu m’apprends à être maman, pardonne moi mes erreurs.

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12 commentaires

  1. liza · octobre 10, 2011

    si tu veut me faire pleurer c’est gagnè salwa!!!!pleins de bisous

  2. Sonia · octobre 10, 2011

    Récit émouvant, j’en ai les larmes aux yeux…

  3. naturecolo · octobre 10, 2011

    je n’ai pas le temps de tout lire ce soir mais je vais le faire rapidement
    j’aime ce que tu dis, c’est tellement vrai: l’ainé est notre brouillon
    on essaie, tâtonne…
    et puis on s’améliore
    mais ils nous pardonneront

  4. naturecolo · octobre 10, 2011

    je te le re-dis ici: c’est en partie grâce à toi que je sais maintenant qu’un autre accouchement est possible.
    c’est grâce à toi que je sais que je pourrais vivre mon prochain accouchement sereinement.
    continue d’écrire, tu es juste « magique »!!

  5. mimi · octobre 12, 2011

    ben voilà, je pleure…

  6. mariam · octobre 14, 2011

    Salam allaiki oukhty

    C’est juste magnifique ce que tu écris, je viens de lire quelques uns de tes articles, machallah ! Tu écris très bien et ce que tu dis es bien juste.

    je t’embrasse, prend soin de toi.

    Mariam

  7. Malory · octobre 27, 2011

    Ma salwa 😦
    Chaque fois que tu raconte cela, je verse des larmes !
    Je pense à toi !

  8. zineb · novembre 20, 2011

    Salam allaiki ma soeur ,
    Je tombe sur ton blog par hasard , je pense que je vais désormais te lire souvent.Il y a des trouvailles sur le web comme celle ci qui sont très très agréables car elles changent nôtres vision des choses ! que dieux fasse de tes enfants des pieux , amine .

  9. May · février 7, 2013

    Macha Allahou kan, wa ma lam ya cha, lam ya koun.

    Je comprends que tu regrettes cet accouchement, et tu as raison d’en parler à ton fils. Mais je crois que tu ne devrais plus t’en vouloir. Cet accouchement t’a permis de prendre conscience d’énrmément de choses, alhamdoulillah. Et tu as fait un grand chemin suite à cela.

    Et macha Allah, c’est beau d’avoir pu faire un accouchement à domicile!! J’aurais trop aimé réussir à convaincre mon mari, mais il avait trop peur de ne pas avoir le temps de faire un transfert en cas de problème aigu. Du coup, on a coupé la poire en deux : accouchement en maison de naissance, c’était déja super, rien à voir avec un accouchement à l’hôpital.

    Mais je garde un petit pincement au coeur en lisant les récits d’AAD, machaAllah! 🙂

    Comme tu dis, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fortes, et Allah n’impose pas d’épreuve que nous ne sommes pas en mesure de supporter. Je crois que dans tout malheur, il y a un énorme apprentissage qui nous donne une meilleure compréhension de la vie.

    Barakallahou fiki.

  10. May · février 7, 2013

    Je viens de lire l’article écrit sous la colère, que je comprends bien. Tu as accouché en Tunisie? Tu vis toujours là-bas?

    En tout cas, c’est terrible ce que tu as vécu. En tant qu’infirmière en maternité, je dois dire que je n’ai jamais vu mes collègues aussi froides et aussi intrusives. Et le fait que ton mari ait été éloigné, je trouve ça très dur aussi.

    Le temps et les naissances suivantes t’ont aidée à évoluer et tu as bien évolué, machaAllah.

    Je comprends mieux pourquoi tu dis que c’était une catastrophe… Je suis heureuse que ton coeur se soit un peu apaisé. Qu’Allah l’apaise encore plus. Amine

    • Salwa · février 7, 2013

      Tes deux commentaires me font un bien fou, el hamdoulilleh.

      Non, je ne suis plus en Tunisie, pour le moment…

      Que Dieu te permette d’être une infirmière toujours aussi douce et à l’écoute des autres et des âmes.

  11. May · février 8, 2013

    Amine.

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