Elles…

Elle, elle m’est un peu mystérieuse. J’ai du mal à la percer, à la comprendre, à la situer. Elle a deux filles, et je ne sais par quel « miracle » je suis en extase devant ses filles. Surtout la plus jeune. S. est fragile, petite, rigolote, sensible… et très spontanée, comme tous les enfants. Mais sa spontanéité a l’air encore plus naturelle.

Sa mère montre un amour pour ses filles vraiment très fort. En-dessous de sa carapace, elle pleure pour elles. Et pourtant, elle reste de marbre devant elles. Elle, N. la mère, je la scrute, souvent sans rien dire, souvent sans intervenir, même si trop souvent j’ai envie de la secouer et de lui dire : « mais pourquoi tu agis comme ça??? »

Il y a des choses qui me dépassent chez certaines personnes. Quand je discute avec N. que j’apprécie pourtant beaucoup, je suis souvent mal-à-l’aise. Trop  d’automatismes en elle que je ne supporte pas. Sa façon de concevoir l’enfance me fait frémir, et les mensonges en guise de chantage me donnent la chair de poule. Et je vois S. si fragile, derrière ses grandes lunettes, apeurée devant sa maîtresse, cherchant refuge près de sa mère. Et les sentiments livrent une bataille sans relâche à l’intérieur de N. Repousser sa fille pour ne pas qu’on dise d’elle qu’elle est « scotchée », « bébé », « pleurnicheuse »… et l’envie irrésistible de la prendre dans ses bras et de la couvrir et la protéger de ce monde qui est trop « trop » autour d’elle.

Oui, S. est différente, mais c’est tabou. On n’en parle pas. Surtout pas. Des mots comme « autisme » ne doivent pas être prononcés, je l’ai compris, et je ne veux pas brusquer la maman. Mais S. n’est pas comme toutes les petites filles de 6 ans. Et pourtant tout le monde la traite comme telle, et elle est perdue. C’est trop pour elle. C’est trop ce monde-là, c’est pas le sien. On qualifie ses crises d’angoisse de caprices et pour l’endurcir, elle est punie et non écoutée.

La maman est fatiguée. Normale. Etre maman, c’est épuisant. Et ça aussi, on n’est jamais assez prévenu. On se dit qu’on sera fatiguée les premiers mois après la naissance. Mais c’est faux, ce n’est pas le plus épuisant… Le plus épuisant, c’est la nouveauté, ce qu’on ne connait pas encore, ce avec quoi on doit composer tous les jours, inventer… Ce qui est épuisant, c’est tout ça, c’est l’enfant, le bébé, l’adolescent, le bambin… C’est toutes les étapes. Et c’est jamais les mêmes, même si tu as 15 enfants différents…

Parfois, j’ai envie de dire à N. de prendre le temps avec sa petite. Mais le temps, elle ne l’a pas. Pas qu’elle ne le veuille pas, mais quand tu vois cette femme, tu te rends compte que c’est le prototype même de celles qui se sacrifient littéralement pour la satisfaction des autres… Elle s’oublie, elle, elle n’existe pas. Se faire plaisir?? S’offrir quelque chose?? Juste pour elle? Je ne lui pose même pas la question, car je comprends comment elle accumule les choses.

Combien de N. vivent comme ça? Sans « petit plaisir pour soi », ne serait-ce qu’un carreau de chocolat à faire fondre avec un verre de thé, sans penser à la montagne de linge qui attend, sans penser au repas pour la belle-mère, sans penser à la serpillère, sans penser à la dernière crise de sa fille…

Cette femme, je l’aime, et pourtant tout m’oppose à elle. Il n’est pas rare qu’elle « me rentre dedans », parce que ma façon de faire bouscule complètement ses théories sur l’éducation (oui, pour moi, ce n’est pas grave que mes enfants soient couverts de boue en rentrant à la maison. Oui, pour moi, ce n’est pas grave s’ils ne mangent pas « 5 fruits et légumes par jour, et 3 produits laitiers ». Oui, pour moi, les choses « graves » ne sont que les choses qui les mettent en danger, pour le reste, et bien à juger au cas par cas…)

Mais elle reste certainement une des seules personnes capables de me critiquer, sans que je ne le prenne mal… Et surtout, sans que je « me venge » en lui disant ce que je pense de sa façon d’éduquer… Parce qu’il y a quelque chose en elle… Cette étincelle dans ses yeux, quand elle regarde ses filles. Cet amour débordant qu’elle tente de dissimuler sous ses airs de caïd de l’éducation. Aimer c’est trop tape-à-l’oeil ou trop vulgaire? Non, même pas… Montrer qu’elle aime, ça lui fait peur… Peur pour l’avenir de ses filles. Toujours la même idée : « taper » pour endurcir (au sens figuré : je ne l’ai jamais vu lever la main sur ses filles…). Leur montrer qu’on ne vit pas chez les Bisounours.

Et pourtant, si quelqu’un a le droit de se sentir chez les Bisounours… c’est bien nos enfants…

(Pour ma petite S. qui ne lira certainement jamais ce texte et que j’aime profondément…)

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5 commentaires

  1. sanaa iman · novembre 21, 2013

    Masha Allah…. C’est un texte très touchant.

    C’est tellement difficile d’être maman. Et qui plus est d’un enfant porteur d’un handicap, d’une maladie, d’un comportement particulier….

    Merci Salwa.

    Wa salam.

  2. Mahdiya · novembre 22, 2013

    salam aleykoum ! subhan’allah j’aurais pu écrire se texte presque mot pour mot pour une amie à moi. qui elle à 2 fils et 1 fille et c’est le grand qui est différent. Elle le sais mais n’arrive pas, elle est débordée, épuisé car pareil, penser à elle elle n’y parviens pas même si récement je lui est  » ordoné de le faire  »

    qu’Allah leur facilite à toutes ses mamans amine

  3. Yasmine · novembre 22, 2013

    Merci !!!
    Cela me donne une autre vision de ma maman défunte qui était « dure » elle aussi …

    • sanaa iman · novembre 22, 2013

      Ton commentaire m’a mis les larmes aux yeux…

  4. chouke · novembre 22, 2013

    Très joli message et donc très jolie pensée pour cette petite fille et sa maman.

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