Infantilisées

Une drôle de scène s’est produite lors de ma dernière réunion pour La Leche League. Il faut savoir que nous animons nos réunions dans une Polyclinique qui travaille d’arrache-pied à obtenir le label « IHAB » (Initiative Hôpital Ami des Bébés). En gros, ce label montrerait que l’établissement de maternité est à l’écoute des mamans et des bébés, les équipes formées à l’allaitement, ouvert à l’accouchement naturel, etc, etc… C’est toujours une histoire de label, comme le bio, comme le hallal, et tout le reste… Pour obtenir un label, il faut remplir des critères, c’est normal. C’est donc dans cet objectif que nous sommes invitées, une fois par mois, à présenter notre réunion là-bas, dans une superbe salle. La contre-partie (cependant intéressante), c’est que plusieurs sage-femme ou auxiliaires de puériculture viennent aux réunions.

Jusque là, elles sont toujours restées à l’écoute, et ne sont pas intervenues pour étaler leurs idées personnelles (j’avoue que j’appréhendais assez cet aspect). Mais il y a un autre problème à gérer et qui n’est pas des moindres : l’attitude des autres mamans à l’égard de ces professionnelles de santé.

Le public des réunions LLL se divise en deux groupes : les nouvelles, bien souvent des futures mamans à la recherche d’infos pour l’allaitement de leur futur bébé, ou de jeunes mamans avec de tout-petits bébés. Ces mamans sont généralement très discrètes. Et puis, tu as les mamans qui sont à l’aise depuis longtemps dans le groupe, et qui disent haut et fort ce qu’elles pratiquent : accouchement à domicile, tétées pendant des années et des années, aucune médication autre que des graines germées (note bien que je n’ai absolument rien contre tout ça, bien sûr!!!)… et surtout, surtout, une certaine animosité contre les professionnels de santé.

Alors, j’ai souvent peur que ça dérape. Oui, parce que dans le lot, on a toujours une maman qui lance un : « j’ai pas été du tout soutenue quand j’ai accouché de ma fille, les SF n’étaient pas présentes ou si peu, et aucune aide pour la mise au sein, on m’a donné des bouts de sein et c’est tout. » Je suis toujours dans l’obligation « d’excuser » les SF, sans oublier l’empathie de la mère qui a mal vécu cet épisode… « Oui, effectivement, c’est très difficile d’être seule à ces moments-là surtout quand c’est le premier… Beaucoup de mamans accouchent en même temps, et les SF sont souvent débordées. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, blablabla… » Pas facile. Encore moins facile quand une SF est dans la salle, et qu’elle a l’air de prendre pour elle cette remarque.

Hier, j’ai eu droit à une mère qui se plaignait de mauvais conseils sur l’allaitement, reçus à l’hôpital… Ai-je gaffé en disant (ce que je dis toujours) : « dans la formation universitaire des médecins -et autre- l’allaitement n’est pas abordé très longuement, c’est pour cette raison qu’on travaille main dans la main avec eux… »

La sage-femme m’a quand même « attrapé » à la fin de la réunion en me disant qu’elle avait été touchée par ce que j’avais dit au sujet de leur formation sur l’allaitement… Aïe… Je ne sais pas comment j’aurai pû tourner ma phrase autrement pour ne blesser personne, mais au bout d’un moment, il y a des vérités qui doivent être dites. Alors, j’ai tenté d’expliquer pourquoi j’avais dit ça. Et voilà qu’elle me rétorque : « Oui, c’est vrai! MAIS d’un autre côté, les mamans ont NEUF mois pour apprendre à être mère, et NEUF mois pour se renseigner… Au bout d’un moment, faut arrêter d’être toujours dans l’attente de l’approbation, et demander tout, pour toute chose!!! » Je lui ai répondu : « Vous trouvez que les mères sont trop infantilisées? » ; « OUI!! Elles ne font aucun effort, aucune réflexion, et après on rejette la faute sur nous!!! C’est pas juste. » J’ai senti une telle tristesse dans ces paroles, un peu de rage aussi.

Oui, elle a raison sur le fait que les femmes soient trop infantilisées… A qui la faute? Là, n’est peut-être pas la question… Je ne jette pas la pierre aux mères, mais à la société, AUX sociétés, qui ont instauré ce pouvoir sur la mère… Depuis qu’elle a appris sa grossesse, la femme est soumise à des diktats et des prescriptions plus ou moins farfelus… De « ne t’assois pas en tailleur, ton bébé aura le cordon autour du cou » (merci cousine-bidule) aux « alitement jusqu’au neuvième mois pour cause d’accouchement prématuré » (et un bébé qu’on déclenchera une semaine après terme, parce qu’il n’avait pas du tout l’intention de sortir avant) ; en passant par la liste des aliments STRICTEMENT défendus pour cause de maladies toutes plus horribles les unes que les autres. Je te passe les piquouzes que tu fais tout les mois pour remplir un peu les poches du labo à côté de chez toi ; les touchers vaginaux, même si ton gynéco ne t’a jamais vraiment expliqué que c’est pas très utile, à part provoquer quelques douleurs, et possiblement un accouchement prématuré (là, pour le coup…) ; les ordonnances longues comme les deux bras, parce que c’est connu : être enceinte est une maladie incurable sur 9 mois. Puis après c’est pas fini… Toute ta grossesse, tu as été soumise à ton gynéco (que tu adules, parce qu’une fois par trimestre, il te montre ton haricot sauteur), qui te disait comment te comporter (« ne mangez pas de ci, pas de ça ; n’ayez pas des rapports sexuels trop violents ; ne portez pas des charges trop lourdes ; etc, etc… »)… Apparemment, les femmes n’ont pas le cerveau assez complet pour s’en douter toutes seules…

Au moment de la naissance, c’est encore pire. On ne te dit pas comment tu devrais accoucher… On te l’impose. Dans une position aussi inconfortable qu’humiliante… Et on t’ordonne de pousser, de souffler, de respirer, de reprendre ton souffle, etc… ça aussi, notre cerveau n’a, a priori, pas été conçu pour fonctionner normalement, hein… Alors OUI, les femmes sont infantilisées… Encore et toujours, parce qu’on leur a fait disparaître cette spontanéité qu’elles avaient.

En écoutant son corps et ses envies, et sa jugeote, on peut réguler soi-même notre état de grossesse et notre accouchement. Mais, nous ne croyons plus en nous, parce qu’EUX n’ont jamais cru en notre capacité de gérer cet état (qu’ils ne comprendront jamais…). Quoi de plus normal pour une maman qui vient de passer par tant d’épreuve et de preuves de son ignorance et de sa non-capacité ; que de vouloir un peu de soutien pour mettre son bébé au sein? Un peu d’écoute?

J’avais envie de secouer cette sage-femme et de lui dire : « OUI, elles posent peut-être des questions bêtes! OUI, elles ne sont pas forcément toutes bien renseignées… OUI, vous avez raison!! Mais puisque nous en sommes consciente, qu’attendons-nous pour leur dire : vous seule êtes responsable de ce petit être, vous seule êtes capable de vous en occuper!! » Rien ne sert de juger les mères infantilisées ou les sage-femme débordées…

Les mères continueront d’être infantilisées en sortant de l’hôpital, avec un pointage régulier chez les pédiatres qui donneront leur jugement sans discussion (« prochain vaccin la semaine prochaine » ; « votre lait n’est pas assez riche, voici du lait artificiel », etc, etc…)… Il va falloir beaucoup, beaucoup de temps aux femmes pour secouer le joug, et se sentir capable de faire des choses d’elles-même par elle-même… Et jamais le soutien, l’écoute ne sera de trop… Mais le jugement et les ordres, on n’en veut plus…

Laissez-nous grandir.

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8 commentaires

  1. Attikael · décembre 6, 2013

    Je suis en plein dedans…C’est ma troisième grossesse et cette fois-ci j’ai dis stop! J’ai clairement dis à mon médecin que je n’irais pas faire de prise de sang tous les mois à l’hôpital qu’une fois par trimestre c’était déjà assez pénible. Idem pour les touchers vaginaux et tout le toutim’. Je n’aurais jamais osé faire ça lors de ma première grossesse, par peur d’être jugée comme étant une future maman inconsciente. Après tout c’est notre corps et personne ne doit nous obliger à faire des examens (parfois inutiles). Je ne parle bien évidemment pas des vraies problèmes médicaux (diabètes, insuffisances rénales etc) mais quand tout va bien pourquoi en faire trop ??

  2. Paprika · décembre 6, 2013

    Tu as raison. Elle a raison aussi. Et les primipares paniquent, parce qu’elles reçoivent des informations contradictoires de tous les côtés et qu’elles ont terriblement peur de mal faire. Nous sommes beaucoup à avoir attendu le deuxième ou le troisième bébé pour commencer à nous libérer du joug médical, de l’entourage, etc.
    Il faudrait tout de même encourager les futures mère à se faire confiance, à penser par elle-même, à arrêter de tout prendre pour argent comptant. Les professionnels de santé sont là pour gérer les maladies, ce qui se passe mal ou pas complètement bien, mais la plupart d’entre eux ne savent absolument pas gérer la normalité – et pourtant, ils utilisent leur position de force morale pour donner leur avis et peser dans la décision…

  3. aleksandra · décembre 6, 2013

    super!!!!

  4. serendi · décembre 6, 2013

    Je suis assez d’accord avec la sage femme. J’ai de plus en plus de mal à compatir avec celles/ceux qui se laissent infantiliser. l’information est disponible. Pourquoi Salwa trouve t’elle l’information et pas bidule ? Un probleme de confiance en soi. Peut etre que c’est paprika qui detient le vrai : encourager à se faire confiance et penser par soi meme. Cesser, un peu, de se reposer sur l’autre, aussi .

    • Salwa · décembre 6, 2013

      Je suis tout à fait d’accord. Sauf que ce n’est pas forcément simple quand on est projeté dans le monde de la maternité… Surtout, surtout pour un premier enfant.
      Quand j’étais enceinte de mon premier, j’étais jeune (20 ans), insouciante, j’ai passé ma grossesse à ne pas trop chercher de choses (internet me faisait peur plus qu’autre chose), et je suis allée accoucher les mains dans les poches…
      C’est parce que ce que j’ai vécu m’a laissé un goût amer, que je suis allée de l’avant, et que j’ai cherché à comprendre les choses… Mais si j’avais eu un accouchement « lambda » sans chercher plus que ça, aurais-je vraiment creusé les choses?
      Me serais-je posée des questions??
      Je n’en sais rien…

    • Sarah · décembre 9, 2013

      Pour plein de raisons !
      Parce que toutes les futures mères n’ont pas la même maturité, et ce indépendamment de l’âge.
      Parce que toutes les futures mères n’ont pas l’idee qu’il puisse exister plusieurs façons de vivre son accouchement et sa maternité.
      Pare que toutes les futures mères n’ont pas la même capacité à comprendre les faits et les enjeux, et à prendre une décision éclairée.
      Parce que toutes les futures mères n’ont pas le même esprit critique.
      Parce que toutes les futures mères n’ont pas de défiance vis à vis du corps medical, et qu’elles ne s’imaginent pas toutes que la vie doit être un combat de tous les instants, mais qu’on peut compter sur les compétences de chacun pour vivre harmonieusement.

      Évidemment qu’on se repose sur l’autre ! Nous sommes des êtres sociaux, notre psyché, notre fonctionnement, nos instincts presque sont basés sur le fait qu’on peut compter sur les autres ! Et c’est une question d’économie d’energie ^^ au bout d’un moment : plus la spécialisation augmente, plus il devient difficile d’être pertinent dans tous les domaines, il est donc normal de se reposer sur les autres. En tous cas c’est ce que je pense.

      Bien sur qu’il fait avoir un peu d’esprit critique, savoir s’opposer à l’autorité, réelle ou auto proclamée, mais de la à penser que s’appuyer sur les autres est un mal, je ne suis pas d’accord.

      Bref, je me rends compte que mon message laisse penser que je m’emporte, et j’en suis désolée, je ne voulais pas paraître agressive, mais je ne sais pas comment exprimer mon ressenti plus en douceur ce soir ^^

  5. F.La sorcière · décembre 7, 2013

    Très très bonne analyse de la situation. On a envie d’être accompagnée, on se laisse manipuler comme une malade, on rentre dans la passivité. Je sais que quand je rentre dans un hosto, je ne me comporte pas comme d’habitude, j’ai un genre de réflexe. Un jour, je me suis fait la remarque que je redevenais un enfant, jusqu’à ce que je rejoigne le parking. Faudrait voir à changer de mentalité, des deux côtés.

  6. May · décembre 7, 2013

    Je suis d’accord avec ce que tu dis là. Mais c’est drôle, en lisant ton article, je me suis revue, quand je travaillais en hôpital…

    C’est vrai qu’après avoir accouché de leur premier enfant, certaines mamans ont l’air de vouloir prolonger le moment qu’il leur reste avant de devoir « prendre les choses en main ». On dirait qu’elles ont envie de rester encore un moment « la fille de leur mère », plutôt que la « mère de leur enfant ». Et du coup, certaines se comportaient vraiment comme des petites filles, attendaient de nous que nous fassions tout, n’avaient pas l’air de vouloir vraiment s’occuper de leur bébé. Elles n’arrêtaient pas de sonner, parfois pour des questions, parfois pour demander un service, des fois pour des choses complètement futiles, et parfois, débordée, je me sentais vraiment agacée après le 10ème aller retours toutes les 5 minutes…

    Parfois, il suffisait de prendre le temps, d’essayer de comprendre le malaise au fond que la maman n’arrive pas à dire de front. S’asseoir sur le rebord du lit, discuter un peu de tout et n’importe quoi, jusqu’à ce qu’elle dise enfin son insécurité profonde. La laisser parler, attendre qu’elle se trouve instinctivement en elle les réponses. Et ensuite, les sonnettes intempestives s’arrêtaient.

    Mais pas toujours. Et souvent, le temps était compté, et je ne pouvais tout simplement pas m’asseoir sur le rebord du lit…

    Mais dans l’absolu, je suis d’accord que l’hôpital est infantilisant, et que c’est une part du problème.

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