Comme une image…

Moise Kisling "Le petit garçon", 1918. Sourcing image : carte de la Fondation de l'Hermitage à Lausanne (collection Vert et Plume)

Moise Kisling « Le petit garçon », 1918. Sourcing image : carte de la Fondation de l’Hermitage à Lausanne (collection Vert et Plume)

Même encore niché au creux de toi, on te le fait passer pour un monstre… « Ah oé, c’est dur, les nausées, les coups dans le ventre, les envies de faire pipi… » Et toi, tu acquiesces. Oui, bah oui… C’est très « in » de dire que la grossesse c’est que du mal… Ok, toutes les grossesses ne sont pas idylliques, ce n’est pas ce que je veux dire. Certaines sont mêmes carrément dur à vivre. Et même les simples nausées, on s’en passerait volontiers, je connais.

Mais, ce qu’on aime à te faire croire, c’est que c’est celui qui est caché dans ton bidon qui en est la cause. Déjà. Et puis, on te répète : « profite ». Genre, une menace. Ce n’est pas « profite de ta grossesse, de jouer les princesses capricieuses, celle au centre des intérêts. » Non, c’est : « profite, t’es encore tranquille quelques temps, après, ça sera fini. »

Sympa, l’avant-propos.

Oui, parce que ce que tu ne sais que trop bien, c’est cette phrase avec laquelle on te rabâchait les oreilles quand tu n’avais même pas encore atteint ta puberté : « De mon temps, ils étaient sages, les enfants! »

SAGE. Saint Grââl. Un enfant… sage. Oxymore. Et heureusement.

Quand j’entends (ou quand je m’entends, d’ailleurs, parce que je ne suis pas parfaite, et qu’il m’arrive de le dire aussi) une maman qui dit : « il faut être sage les enfants! » ou « soyez sages! », je me demande si on a la même définition de la sagesse pour tous. Non, parce qu’en fait, chacun entendra autre chose à être sage.

A voir les miens, sauter sur le canapé en chantant les UmiZoomi, à tue-tête quand la coiffeuse est là… (oui, à domicile) c’est être sage. Pour moi, c’est être désopilant. Désopilants, mais rigolos. Désopilants, mais pas déroutants. Désopilants, mais des enfants.

J’oubliais. Aujourd’hui, on n’a plus droit à l’enfance. On n’a plus droit à la fusion. On n’a plus droit à la proximité. On n’a plus droit de s’amuser. On n’a plus droit à l’innocence. Aujourd’hui, tu accouches, et on te le dit de suite : « laisse-le pleurer, il faut qu’il s’habitue. » ou « donne-lui une tétine, un doudou, il faut se détacher ». Le cordon vient tout juste d’être coupé. On occulte les neuf mois partagés. On fait chambre à part. On se sépare. De toutes façons, dans trois mois, on reprend chacun son chemin vers le boulot, la nounou. Et même si les tripes sont broyées des deux côtés, même si l’adulte retient ses larmes, parce que cette violence insidieuse est insupportable… On voudrait qu’il en soit de même pour le bébé. Soit fort mon fils, ne pleure pas, faut t’habituer, on ne vit pas chez les Bisounours.

« Huit mois, toujours allaitée? Eh quoi, c’est malsain! Faut la détacher! Tu imagines les valeurs que tu lui inculques?? » Oui, j’oubliais… la tendresse, l’amour et le lait maternels entraînent la perversion, le mal… « Trop collée à toi, trop dépendante. » Désolée, j’ai pas fait des gosses pour qu’ils passent leur bac à 5 ans et qu’ils quittent la maison à 7 ans.

Entendues devant l’école, après deux semaines de vacances d’hiver : « Ah put***!  Ça fait du bien de remettre les chieurs à leur place à l’école… Ouf! Devrait pas y avoir de vacances… ça nous reposerait. »  Oui, l’école est fait pour soulager les parents, pas pour leur apprendre à lire ou à compter. Ça, c’est en option. Je ne nie pas que la maison est plus facilement rangée, et calme quand ils sont sur les bancs de l’école. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’ils y sont.

Et encore des expériences pleins les tripes, qui me remuent, qui me tuent. Des fêtes d’adultes qui n’en finissent plus, où les gamins s’énervent car rien n’est prévu pour eux… Rien. Sauf des adultes gueulant sur eux, parce qu’ils ne sont pas sages. Pas sages. Dix gamins, de 2 à 8 ans, sans aucun jouets, la télé inaccessible, sans avoir de quoi dessiner, dans une pièce de 9 mètres carrés, et ce pendant plusieurs heures. Pas sages, ils sont menacés d’être privés de bonbons. Pas sages, intenables. Oui. Forcément. Ce sont des enfants.

J’ai tenté de dédramatiser. J’ai tenté de les occuper comme je pouvais. Mais, non. Les « bien-pensants » sont toujours là, à surveiller comment tu t’y prends et à te descendre, toi et tes idées àlakhôn sur l’éducation. « Pffffff, aucune limite. La faute aux parents. Les gamins sont intenables, mal élevés »

Et quand tu apprends que ce sont des personnes qui n’ont pas d’enfants… Alors, juste… Tu exploses de rire. Je leur souhaite bien du courage, quand ils en auront… Et je plains d’avance ces enfants …

Sage? Parce qu’une voisine aigrie du dessous ne supporte pas le bruit de deux jeunes frères en train de s’amuser… Jusqu’à faire culpabiliser leur mère… Si seulement cette voisine comprenait le tort qu’elle causait sur la vie enfantine de ces deux petits… Mais non. Les enfants ont à se comporter comme des adultes. Pas de bruit, pas de course à cheval sur le dos de l’aspirateur, pas d’attaque de châteaux-fort du haut de la table du salon, pas de rire… et surtout, surtout, pas de pleurs. Ça tue les tympans.

Sage. Dans une maison sans jouets, parce que ça met trop de bazar. Les jouets, c’est chez la grand-mère. Pas ici. Maison tip-top, nickel chrome. Pourquoi? Pour vivre dans un palais de glace. Que restera-t’il de cette propreté? Les jouets, c’est chez la grand-mère, tous. Et les enfants aussi, la plupart du temps… Parce que la tenue de la maison n’est pas compatible avec les enfants. Quand les enfants sont à la maison, ils n’ont qu’à être sage. Heureusement qu’ils ont leur grand-mère…

Sage. A deux mois. Parce qu’il fait ses nuits. Il ne pleure pas. Ne réclame pas. Ne fatigue pas trop sa maman. Qu’est-ce-qu’il est sage… Et on s’aperçoit qu’il perd du poids. Toute la famille s’extasiait devant ce bébé tellement sage. Les voisines, les amies fantasmaient sur ce bébé. Et pourtant, la sagesse n’est pas synonyme de bonne santé.

Mes enfants ne sont pas sages, el hamdoulilleh. Ils vivent. Ils sont enfants. Ils profitent de leurs années de jeunesse qu’ils n’auront plus jamais. Les images, c’est tout juste bon pour les bouquins…

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17 commentaires

  1. Morgane · février 6, 2014

    Clair et net! C’est tellement ça! Ce qui m’effraie le plus c’est que je me rend compte que parfois j’ai les mêmes automatismes avec mon fils! C’est fou comme c’est encré dans les mentalités… heureusement je me soigne 😉 et je le laisse vivre ce ptit choubidou qui déborde d’énergie et d’imagination!

    Mais quel manque de respect pour les enfants!! Quand je vois certaines profs où je boss… c’est une maternelle…ben ça me fait frémir!

    • Salwa · février 6, 2014

      Ah la la… Ce matin j’étais de passage à l’école maternelle pendant la matinée, exceptionnellement. Et en une demi-heure, j’ai entendu au moins trois adultes différents dire à une classe de gamins qu’ils ne sont pas sages. Et pourtant, c’est une école maternelle que j’apprécie bien par ailleurs… Incorrigibles adultes…

  2. enajmah · février 6, 2014

    Salam Alaikum ma soeur, je suis une grande adepte du calme et de ma tranquilité mais dès que des enfants m’entourent je retombe en enfance, jouant dans les arbres et me mettant à 4 pattes. Je fais l’indienne et des 1-2-3 SOLEIL, au point que ma propre nièce me regarde de travers maintenant … ah ah ah !

    • Salwa · février 6, 2014

      Je ne joue pas toujours avec eux, parfois ça me casse la tête de jouer avec eux. J’aime quand ils rigolent entre eux et jouent entre eux, j’avoue que je préfère. Mais je déteste l’injustice. Par contre, j’aime trop les dessins animés 😀 😀

  3. sajida · février 6, 2014

    masha Allah c’est trop beau Salwa ! Émouvant et tellement vrai dans cette société bien pensante qui valide ce qui est bon pour un enfant ou ne l’est pas et qui favorise la sécurité le confort, plutôt que le vrai échange, spontané, l’expression de l’amour! entre la maman et son enfant… bisous

  4. chouke · février 6, 2014

    Tellement tellement d’accord avec toi!!!!
    Les enfants doivent rester des enfants, et chez nous, c’est clair que la maison tip top, genre maison témoin, ben ça n’existe pas. Déjà je suis moi-même bordélique (et j’ai beau me soigner,ben ça ne s’arrange pas….), mais en plus avec les enfants dans le coin+ les ados…. Mais je reconnais que j’aimerai qu’ils rangent un peu, mais je ne voudrai pas d’une maison témoin. De toute façon, une maison où y a du bazard c’est signe qu’il y a de la vie. Et les enfants c’est la vie. En revanche, c’est clair qu’à l’exterieur, il faut qu’ils sachent se tenir un minimum. A la maison, le défouloir.
    Je suis quand même marquée par le vocabulaire qu’utilisent les parents à la sortie de ton école…. S’ils parlent de cette manière de leurs enfants en public…j’imagine avec eux, et ça me fait peur.

    • Salwa · février 6, 2014

      Moi aussi, ça me fait peur… Certains parents me font peur, parce qu’ils ne semblent pas du tout conscients de ce qu’ils laissent comme trace à leur gamins… 😥

  5. lemiroirdelamya · février 6, 2014

    Salam Aleykoum, c’est très beau et c’est très vrai ce que tu écrit ici Salwa.
    On vit dans un monde où les enfants sont « diabolisés », déjà avant de tomber enceinte on nous dit de « profiter », de « ne pas en faire tout de suite ». Mais pourquoi? C’est incroyable et c’est une maladie occidentale, je n’avais pas connu ça quand je vivais en Orient où faire un enfant et rester près de lui est encore bien vue.
    Ici on paye des baby-sitter pour les récupérer après l’école et certains parents ne voient pas leurs enfants de la journée puisque dès 6h c’est la nounou qui prend le relai avant de récupérer après l’école et jusqu’à 21h… Quelle image on leur donne du monde?
    Pour avoir grandi dans ce genre de famille,c e que j’en ai retenu c’est que pour mes parents j’avais moins d’importance que leur travail et si je voulais qu’on s’intéresse un peu à moi je devais être sage, ne pas parler, et avoir de bonnes notes, faire comme ils voulaient alors qu’au fond c’est pour palier le manque d’affection. Être parfait à leur yeux pour quémander un câlin…

    • Salwa · février 6, 2014

      Voilà, c’est tout à fait ça… Un bébé, c’est super, mais ça doit rester comme une poupée Corolle… Pas plus.

  6. La sorcière · février 6, 2014

    Comme d’habitude, merci de remettre les pendules à l’heure. J’ai eu aussi cette période où je comprenais pas pourquoi mon enfant n’était pas sage (parce qu’il s’ennuie, banane)… Faudrait redéfinir la sagesse 😉

    • Salwa · février 6, 2014

      Nan, mais t’inquiète pas, Ma Sorcière Bien aimée… Moi aussi, je leur hurle de rester sage, de temps en temps… Et après je leur dis : « euh… c’est quoi être sage… » 😀

  7. Mahdiya · février 6, 2014

    Salam aleykoum !

    poignant !

    Concernant les 9 mois passé dans le ventre, je répette souvent que le bébé jusqu’à ses 9 mois, à passé plus de temps en sa mère qu’en dehors, comment ne pourrait il pas être lié fusionellement à elle, la réclamer, avoir besoin de ses bras ???

    • Salwa · février 6, 2014

      Eh oui… C’est d’une logique… Et pourtant, pas pour tous.

  8. oumsoumeyya · février 7, 2014

    As salamou ‘alaykoum ma soeur Salwa! Très bel article! En tant que jeune mman, j’en ai vu de toutes les couleurs avec les ‘menaces’ et les ‘profite’. J’avoue que ça fait très peur quand on ne sait pas à quoi s’attendre. Même mon époux avait peur. On dirait qu’on va vivre un cauchemar. D’un côté on nous dit que le plus beau métier du monde, c’est être parent. Et puis, plus le jour J de la naissance approche, plus on a des remarques désagréables. On en deviendrait presque schizophrène… J’aime bien ton article parce qu’il invite les parents (et ceux qui ne le sont pas encore d’ailleurs) à laisser les enfants se comporter comme des enfants ^^

  9. Pingback: Revue de presse du 8 février 2014 - M.M Blog – Materner avec un grand Aime
  10. oum sam · février 15, 2014

    Oum Sara
    Salamolaikoum oukhty, ca fait deja bien longtemps que je lis (de temps en temps) tes articles et celui ci tombe bien, un passage résume bien ce qui m’arrive en cemoment car la guerre a commencé avec mes nouveaux voisins du dessous et le comble, ils ont 3 enfants 10 – 7 – 1 mois, les miens ont 5 – 4 – 3 Tabarakallah ! en bref au bout de 3 semaines le voisin est monté car trop de bruits qui réveille le bébé ! Et pourtant Dieu seul sait combien je fais attention à ne pas déranger et essaie de respecter mon voisinnage !!

  11. Emilie Oum Kalthoum · février 16, 2014

    « Je leur souhaite bien du courage, quand ils en auront… Et je plains d’avance ces enfants … »
    Ne plains pas d’avance les enfants : j’étais un peu comme ça aussi avant de tomber enceinte… et tu vois comment je suis maintenant, lol.
    En fait, la société nous formate tellement à ça qu’on ne supporte plus la joie de vivre des enfants !

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