Ça n’arrive qu’aux autres!

Capture d’écran 2014-09-14 à 15.18.47Les mains sur son ventre rond, les larmes roulent sur ses joues. Elle ne les a pas senti venir. Sacrées hormones. La télé passe le journal de 20h, et elle, elle regarde, une énième histoire d’une mère qui finira derrière les barreaux pour avoir étranglé son bébé. Le choc est puissant, elle est secouée, ébranlée par cette nouvelle. Elle caresse son ventre… « Oh mon bébé, comment est-ce possible? Cette femme est un monstre, elle ne méritait pas d’avoir un enfant! »

La naissance fut assez rude, pour cet enfant pourtant tellement désiré. Fatiguée, épuisée par les heures éprouvantes, elle s’est endormie. Son bébé, souffrant, est en « néonat » comme on dit. Elle dort, les mains sur son ventre. Secouée, encore, par des spasmes de douleur qui la réveillent de temps à autre…

Le retour à la maison, c’est le vide. Le bébé est dans le siège auto, elle l’observe, le regarde, posé au milieu du salon. Elle lui sourit, d’un demi-sourire, les traits tirés. Les cernes bleutées. Et une idée lui traverse la tête : « qu’est-ce qu’on va faire maintenant? » 

Elle le prend dans ses bras, et part se coucher dans son lit. Elle lui propose le sein, et s’endort en respirant son odeur. Mais le sommeil est léger, elle divague à moitié, son inconscient se mêle à son conscient. Elle se dit qu’elle a de la chance, mais qu’en même temps, elle ne sait plus trop où elle en est. Qu’est-ce que c’est que ce petit machin, quoi faire, et comment ça marche…

Le téléphone sonne, il sonne et ne s’arrête plus. Son amie l’appelle, puis sa mère. Sa tante. Puis son oncle. Une autre sonnerie la réveille, et excédée, elle balance son portable contre le mur de sa chambre. Elle est fatiguée, fatiguée de répéter l’histoire de la naissance, épuisée de cette nuit où son petit ne faisait que téter. Là, il dort, oui, oui je vais me reposer, merci, oui… Mais pourquoi les gens sont-ils si intrusifs?

Elle passe devant le miroir de la salle de bain. Le visage défait. Ses pots de crèmes et ses crayons de maquillage trônent sur la tablette sous le miroir. Avant, c’était des stars. Aujourd’hui, elle n’arrive plus à compter depuis combien de jours elle n’y a pas touché. Elle s’observe, remarque les noeuds qui se forment dans ses cheveux, note les tâches de lait caillé sur son vieux jogging troué et commence à réaliser que ça va faire trois mois qu’elle est dans cet état. Pourquoi son homme se met à l’éviter, après avoir eu une longue discussion sur son état général de laisser-aller, qu’elle avait balayé d’un « fiche-moi la paix, je viens d’accoucher, je suis crevée ». Les larmes se remettent à couler… Se laisser aller à cause de la fatigue? Ok, ça peut être une excuse, mais c’est pas bon pour la santé.

… … …

Quelques mois plus tard, elle s’était enfin motivée. Elle avait pris un grand bain, ça lui avait fait du bien. Même s’il avait été moins long que ce qu’elle espérait : le petit voulait téter. Elle s’était parfumée, habillée, maquillée. Son mari, en rentrant, lui avait souri, ils avaient discuté toute la soirée et une partie de la nuit. Vannée mais amoureuse, elle s’était réveillée de bonne humeur pour la première tétée nocturne. Elle se disait que tout irait mieux maintenant.

Tout irait mieux, parce qu’elle se remémorait ce jour où tout a failli basculer. Ce jour où elle a failli passer à la télé. Ce jour où ce serait d’elle qu’on aurait dit « elle ne mérite pas d’enfant ». Ce jour où excédée par les pleurs incompréhensibles de son bébé, elle avait eu l’irrépressible envie de le jeter à terre et de le piétiner. De le voir disparaître. Elle n’en pouvait plus de cet état de dépression dans lequel elle était, et pensait que c’était la faute de son bébé. Ce jour atroce où visualisant ce qu’elle aurait été capable de faire, elle a hésité à sauter par la fenêtre. Ce jour où comprenant que son état n’était pas normal, même si malheureusement banal, elle devait demander de l’aide…

Non, en fait, ça n’arrive pas qu’aux autres.

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7 commentaires

  1. Sarah · septembre 14, 2014

    Non, ça n’arrive pas qu’aux autres. Et le simple fait de penser ça, de laisser croire ça, fait que quand ça nous arrive, on se croit monstrueuse, on n’en parle à personne… Et c’est le début de la descente aux enfers.
    Parlons-en, disons-le qu’un bébé, même désiré, même avec un accouchement parfait, même avec des tétées calées à la minute et des nuits à un mois, ça chamboule une vie.
    Disons-le, répétons-le que NON, nous ne sommes pas des monstres si parfois ces idées nous traversent. Qu’elles sont un signal d’alarme intense qui nous indique qu’on a besoin d’aide. Là. Maintenant. Tout de suite.
    Qu’on peut être une bonne mère ET une mère en burn out.

    Et qu’on s’en sort.

  2. Mllex · septembre 14, 2014

    C’est une très belle réflexion et un texte touchant !

  3. Moineau · septembre 15, 2014

    A reblogué ceci sur Idées en vrac d'une petite Moineauet a ajouté:
    Merci Salwa pour ce texte de prévention… il y a des moments dans la vie où il faut savoir demander de l’aide, c’est plus facile si on sait que ça peut arriver.

  4. Leila Oum Selma · septembre 15, 2014

    Quel coup de poing au ventre. On aimerait que ça n’arrive qu’aux autres, on n’a pas envie de voir nos failles, pas envie d’être conscient que tout peut basculer; que nous ne « sommes » pas de manière définitive ceci ou ça, mais que nous sommes toujours en chemin, toujours face à des choix, des événements, des sentiments, des bouleversements…

  5. Amélie · septembre 15, 2014

    Oui, il peut être si facile de sombrer…

  6. Marine de Twinsavenue · septembre 15, 2014

    J’ai pensé ça des centaines de fois au sujet de mes jumeaux… J’ai enfin compris (sans excuser) ces mamans qui venaient à faire du mal à leurs enfants… Nous ne sommes que des êtres humains…

  7. Oum Abdelhadi · novembre 19, 2014

    Salam aleikoum oukhti fillah,
    Très bel article qui met le doigt là où ça fait mal. Avant d’être mère on a des idéaux, une fois qu’on le devient on essaie de faire ce qu’on peut pour en réaliser quelque uns face à une réalité si loin de ce à quoi on s’attendait. Et aussi, on essaie de ne pas se noyer et sombrer…
    Qu’Allah ta’ala te préserve.

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